« Le projet BoCEJ vise à améliorer l’employabilité et l’emploi des jeunes en Guinée à travers des compétences ciblées », dixit Thierno Iliassa Baldé, Gestionnaire du Projet BOCEJ.

En Guinée, trouver un emploi après les études, se pose avec beaucoup d’acuité. Si d’aucuns pointent du doigt l’Etat de ne pas faire grand-chose, force est de reconnaitre que la formation au rabais et le fait que les jeunes diplômés ne savent pas se tenir face aux sociétés et entreprises, posent problème.

D’où la création par le Gouvernement du projet Booster les compétences pour l’employabilité des jeunes en Guinée (BOCEJ) avec un appui technique et financier de la Banque mondiale.

Dans cette interview avec Thierno Iliassa Baldé, le Gestionnaire du projet BOCEJ, nous avons parlé de la création du projet, passé aux peignes fins les contours du projet, les opportunités qui s’offrent aux jeunes diplômés sans emploi, les initiatives déjà réalisées sur le terrain et celles en cours en termes de perspectives ; mais aussi, la nécessité pour les jeunes de s’orienter dans les filières professionnelles, porteurs d’emploi et d’avenir pour un pays en développement comme la Guinée. Lisez plutôt.

Bonjour M. Baldé. Depuis quand êtes-vous à la tête du Projet BOCEJ ?

Je voudrais tout d’abord vous remercier de l’opportunité que vous m’offrez pour vous parler du projet BOCEJ (Booster les compétences pour l’employabilité des jeunes en Guinée).

Je suis à la tête de ce projet depuis le mois d’avril 2015, date de sa mise en vigueur. Il a été lancé par le Président de la République, le Professeur Alpha Condé au mois de juillet 2015 au palais Sekoutourea. Graduellement tous ses organes ont été mis en place pour qu’il commence à fonctionner normalement.

C’est un projet qui a pour objectif de corriger quelques lacunes constatées dans le  système éducatif guinéen, qui sont de nature à impacter négativement   l’employabilité des jeunes en Guinée. Au lieu de former pour obtenir des jeunes diplômés en volume, il s’agit de faire en sorte que les offres de formation disponibles soient en adéquation avec les besoins des employeurs. C’est  ce changement de paradigme qui est la philosophie globale du projet.

La préparation du projet a été un peu longue entre le Gouvernement guinéen qui l’a initié et la Banque mondiale qui accompagne sur le plan  technique et financier. Avec  le projet BOCEJ il est question  de faire en sorte que l’employabilité et l‘emploi des jeunes soient améliorés en choisissant des compétences ciblées au niveau des universités, des centres de formation et des écoles professionnelles avec l’implication de l’ensemble des acteurs surtout les employeurs.

Pouvez-vous nous parler de votre parcours académique et professionnel ?

De façon très brève, j’ai eu une formation initiale d’ingénieur. Après j’ai immédiatement commencé à travailler. Au fur et à mesure que j’évoluais sur le plan professionnel, j’ai eu quelques besoins de formation complémentaire. Ce qui a fait qu’après un certain temps au niveau professionnel, j’ai eu d’autres formations complémentaires dans le domaine de la gestion puis récemment dans le domaine des politiques publiques.

J’ai eu donc la chance d’étudier, travailler en Guinée et à l’étranger. Voilà grosso modo mon parcours.

Qu’est-ce qui a motivé la mise en place du projet BoCEJ ?

A peu près 60% des jeunes diplômés de l’enseignement supérieur se retrouvent au chômage. 40% à 45% des diplômé de l’enseignement technique se retrouvent également au chômage. Le Gouvernement  a décider de régler ce problème.  Car il n’est pas normal que l’on investisse autant d’argent dans la formation au niveau des universités et des centres de formation professionnelle et technique, et qu’à la fin, les  jeunes diplômés se retrouvent au chômage.

Le Gouvernement a donc fait appel à son partenaire technique et financier, la Banque mondiale pour préparer le projet en ayant à l’esprit un fil conducteur de faire un projet inclusif à travers trois composantes.

Inclusif dans le sens où on fait dialoguer le système éducatif ou académique qui forme et les employeurs qui utilisent les diplômés des universités et les établissements de formation professionnelle.

Le principe étant de mettre les acteurs autours de la table les faire   dialoguer puis les aider ensemble à co-construire les programmes, sélectionner les futurs étudiants et faciliter leur insertion. Dans ce processus le secteur privé participe pleinement à la formation des jeunes, sur tout leur parcours pédagogique.

Dans la pratique habituelle, le jeune fait plus un cycle linéaire à savoir l’élémentaire, après le collège, le lycée puis à l’université ou dans un établissement de formation professionnelle. Et une fois le diplôme obtenu, tout le monde se demande comment faire pour trouver un emploi au pour le jeune.

Avec le BoCEJ il s’agit de faire en sorte que la problématique de la formation, des compétences soit associée à l’emploi et à l’insertion dès le départ. Ce qui permettra de former des jeune pour des besoins précis initialement identifiés en lien avec les employeurs et les secteurs prioritaires de l’Etat.

C’est ce qui a motivé la conception de ce projet. C’est une démarche inclusive de toutes les parties prenantes avec un partenariat public privé très fort entre les établissements et le secteur privé ainsi que les autres acteurs. Vous remarquerez que les organes du projet sont conçus ainsi.

Le Gouvernement a voulu s’attaquer au problème par le système. Le système qui forme, il faut le reformer, faire en sorte que la formation des jeunes soit pilotée par les résultats sur leur employabilité. Il faut prouver que chaque jeune qui bénéficie d’une formation que le projet finance puisse être employable au vu du diplôme obtenu. Le projet s’attaque à la problématique de façon durable. Il ne s’agit pas de former quelques jeunes ou trouver un emploi ou un stage pour les jeunes, mais c’est de faire en sorte que l’outil de formation soit transformé et que par la suite tous les jeunes qui passent par ce système soient en adéquation avec les besoins des entreprises de façon durable (c’est la composante 1 du projet)

Il ya la deuxième composante pilotée par l’AGUIPE (Agence guinéenne pour la Promotion de l’Emploi. NDRL). C’est de faire en sorte qu’on puisse former rapidement les jeunes diplômés et en  leur donnant des compétences et en les accompagnant vers l’emploi, c’est-à-dire en faisant de telle sorte que les entreprises puissent les prendre en stage pour compléter leur formation.

La troisième composante (appui institutionnel) accompagne le systèmes en lien avec l’employabilité. Des réformes ont été initiées dans le cadre du projet pour accompagner le Ministère de l’enseignement supérieur, le Ministère de l’enseignement technique et le Ministre de la jeunesse. Ces réformes aussi s’inscrivent dans la durée. L’un des acquis est la mise en place de l’ANAQ (Autorité Nationale d’Assurance Qualité – NDRL). C’est cet organe qui accrédite désormais les programmes des institutions des formations.

Comment fonctionne le projet BoCEJ dans sa transversalité institutionnelle ?

Le projet BoCEJ fonctionne de façon inclusive et transversale. Il est sous la tutelle du Ministère de la Jeunesse. Le Ministère de la Jeunesse s’occupe des problèmes de jeunesse de façon transversale. En collaboration avec les Ministères sectoriels qui sont le Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique, le Ministère de l’enseignement technique de formation professionnel ainsi que les autres les ministères impliqués dans la formation et le secteur privé.

Au sommet du projet, en termes de gouvernance, vous avez les représentants du Gouvernement et les représentants du secteur privé.

Ensuite vous avez un Comité d’Orientation Stratégique (COS) qui est composé de tous les acteurs et qui est présidé par Madame la Ministère de la Jeunesse et de l’Emploi Jeunes. Le COS est composé d’un représentant de la Primature, du Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique, du Ministère de l’enseignement technique de formation professionnel et d’un certain nombre de représentants des différents ministères : Ministère de l’Industrie, des PME et du secteur privé, qui a en charge les employeurs. Le Ministère de la Coopération, le Ministère du Plan, le ministère de l’Economie et des Finances. Il y a également le secteur privé, la Chambre des Mines, la Chambre d’agriculture, l’Association des industriels de Guinée et l’Association professionnelle du Tourisme.

Puis vous avez l’organe d’exécution : l’organe de gestion du projet qui est le secrétariat exécutif que j’ai l’honneur de diriger, et qui est composé d’un certain nombre services (postes) conformément aux unités de gestion du projet des projets financés par la Banque mondiale.

En outre au niveau du projet, on a des composantes techniques. Il y a la composante 1 qui est le fonds compétitif dirigé par une coordinatrice en charge d’accompagner les universités et les établissements de formation professionnelles pour moderniser le système et faire en sorte qu’il y ait adéquation entre les besoins des entreprises et les formations.

Nous avons l’AGUIPE (Agence guinéenne pour la Promotion de l’Emploi- NDRL) qui exécute la composante II et qui a en charge des jeunes qui sont à la recherche de leur premier emploi.

Au niveau de la composante 3, on a une commission interministérielle (CIM) qui est chargée de la réforme des textes au niveau du Ministère de l’Enseignement supérieur et technique. Globalement, c’est le fonctionnement du Projet.

Quels sont les missions, les objectifs et les résultats attendus du projet BOCEJ ?

L’objectif du projet BoCEJ, c’est d’améliorer l’employabilité et l’emploi des jeunes en Guinée à travers des compétences ciblées à travers ses 3 composantes

Quand on dit compétence ciblée, on a plusieurs compétences. Nous identifions d’abord les raisons de ce taux élevé de chômage. Pourquoi les jeunes qui sortent de nos universités ne trouvent pas d’emploi ? Pourquoi les sociétés existantes peinent à employer les diplômés guinéens ? Parmi les solutions, nous en venons  à la conclusion qu’il ne faut pas continuer à former dans les métiers où on a une pléthore de jeunes. C’est le cas par exemple de certaines filières en Sciences Humaines (Philosophie, Science du langage, Sociologie Histoire, etc. NDLR).

Raison pour laquelle le projet  cible  des compétences dont   le secteur privé et  le secteur économique guinéen ont  des  besoins. Ainsi, on améliore l’emploi et l’employabilité dans ce domaine.

Nous avons par exemple le domaine des mines, de l’agriculture,  des nouvelles technologies, de la santé surtout pendant les pandémies ou épidémies comme ce que nous vivons actuellement. L’éducation est un autre domaine clé, parce que ce sont les hommes et femmes  de l’éducation qui vont former.  Si on a de bons professeurs, on aura de jeunes bien formés. Voilà les secteurs et les compétences qui sont ciblés.

Cela ne veut pas dire que l’on n’accompagne pas les autres secteurs. Si les secteurs prioritaires sont définis, il appartiendra au Gouvernement à travers le COS de déterminer les orientations stratégiques.

Les résultats attendus, c’est de faire en sorte qu’il y ait des jeunes compétents, bien formés en adéquation avec les besoins du secteur privé.

Au départ, on ciblait 20 000 jeunes qui devaient passer par le système. Ensuite, on s’est rendu compte que c’était très ambitieux. Donc il y a eu une restructuration à l’issue de laquelle  on a ciblé 13 000 jeunes dont 10 000 jeunes pour la formation initiale et à peu près 3 mille jeunes pour les stages au niveau de la composante 2, c’est à peu près les résultats qui sont attendus au niveau du projet.

Quelles sont les prochaines étapes de la mise en œuvre du projet BOCEJ ?

Les prochaines étapes du projet concernent l’atteinte des objectifs assignés au projet d’ici la fin de l’année. Ensuite penser à préserver et à pérenniser les acquis du projet.

Comment la Banque mondiale assure l’accompagnement et le contrôle de la mise en œuvre du projet BoCEJ ?

La Banque mondiale appuie le gouvernement sur le plan technique et financier dans le cadre de la mise en œuvre du projet.

Dans l’accord de financement, il est prévu que la Banque mondiale à travers ces spécialistes, fasse des missions d’appui et de supervision pour s’assurer que les objectifs et les activités assignés au projet se déroulent normalement. Ça se passe tous les six mois.

Tous les six mois, on a une mission d’appui, qui vérifie l’exécution du projet et formule des recommandations pour la bonne mise en œuvre du projet.

Avez-vous des données statistiques sur l’impact du projet BoCEJ sur l’employabilité des jeunes Guinée ?

En terme de résultat attendu il aura plus de 10. 000 jeunes qui vont passer par les programmes de formation financé par le Fonds compétitif.

Au total, le fonds compétitif a financé 17 sous-projets au niveau de l’enseignement supérieur, de l’enseignement professionnel et technique dont deux en cours de finalisation dans le cadre de la continuité pédagogique suite à la pandémie à COVID-19. On entend par sous-projet, un programme co construit au niveau de l’enseignement supérieur et enseignement technique en partenariat avec le secteur privé. Plus de 10. 000 jeunes doivent passer par ce programme. A la fin du projet, les établissements continuerons à former d’autres jeunes avec ces nouveaux programmes.

En termes de résultat, on a, à peu près 5 000 jeunes inscrits dans ces programmes. Tous les programmes ont commencé et les 5 000 jeunes qui sont dans ces programmes,  au bout de trois ans, diplômés, et deux ans si c’est au niveau des Masters professionnels. Des Licences ou Masters, ce sont des formations diplômantes, comme toute formation normale et autorisée dans notre pays. C’est dans le cadre de la composante 1. Et à ce niveau, il y’a eu la rénovation de 33 infrastructures, l’équipement des salles de classes, des laboratoires et des salles informatiques. .  Le projet permet d’offrir un meilleur cadre d’apprentissage, il faut rénover et équiper les établissements, , par exemple les laboratoires, faire la formation des formateurs,  des laborantins sur les nouveaux outils. Partout où le projet intervient nous devons également nous assurer des normes de sauvegarde environnementales et sociales sont respectées.

Le projet accompagne l’ASCAD (Agence de Service Civique et d’Action pour le Développement –NDLR) dans la formation 1 000 jeunes dans les métiers, et nous avons fait en en que les ateliers de l’ASCAD soient dans les normes. Ça veut dire quoi ? C’est qu’il y ait des issues de secours, des toilettes. Faire en sorte que les personnes vivant avec un handicap aient accès aux toilettes et à la formation. Faire en sorte que les équipements qui sont achetés pour faire les travaux pratiques soient accessibles aux handicapés. Les toilettes pour les jeunes garçons et pour les jeunes filles sont séparées. On a un pourcentage de jeunes femmes qui doivent forcément bénéficier de la formation, au niveau du projet, au moins 30%.

Par exemple à Matoto, on a fait un programme avec le CFP de Matoto pour former des boulangers et des pâtissiers.  C’est actuellement quelque chose de très important en Guinée. Au total 720 jeunes seront formés dans le cadre de ce sous-projet. Ce sont des métiers auxquels  les jeunes femmes ne s’intéressent pas. Mais, nous, nous avons fait en quelque sorte une discrimination positive pour permettre aux jeunes femmes de participer à ce type de formation.

Dans certaines universités ou écoles, par exemple à l’université Mercure International, le projet a financé un programme en électricité  industrielle et domestique. La pertinance de ce type de programme n’est pas demontrer : avec les problemes liés aux mauvaises installations provoquant des courts-circuits que nous avons en guinée et les perspectives qu’offre les projets comme  Souapiti,, Kaleta  et autres qui permettront d’employer dans ce domaines les jeunes guinéens.

A l’institut polytechnique de l’université Gamal Abdel Nasser de Conakry, le projet à permis de développer un programme dans des métiers d’automatisme industriel, qui va permettre d’accompagner certaines industries en Guinée.

Le projet a formé plus de 600 acteurs dans ces sous-projets, pour le renforcement des capacités afin de maitriser les outils de gestion de projet pouvoir dérouler ces sous- projets.

Dans le cadre de la composante 2, plus de 2000 jeunes ont été accompagnés dans le cadre des stages en entreprise des formations ou l’entreprenariat (avec le FONIJ).

Au niveau du Ministère de la jeunesse, le projet a formé plus de 300 agents du département dans les métiers de gestion de projet, d’animation socioculturelle et   d’entreprenariat. Récemment, on était à Kindia et à Mamou pour former à l’esprit d’entreprise 190 jeunes responsables et animateurs socioéducatifs des 38 maisons des jeunes du pays.  A leur tour, ils vont former les jeunes dans leurs localités respectives. C’est-à-dire, si un jeune a un projet, il a un premier guichet où il peut venir expliquer son projet. Il n’a pas besoin de venir au BOCEJ ou à Conakry, pour avoir un interlocuteur.

Vous voyez, le projet accompagne l’implantation des points focaux du FONIJ, pour que les jeunes puissent à l’intérieur du pays entreprendre.  C’est ce qui a été fait dernièrement à Kindia et à Mamou. Mais aussi les 8 maisons de jeunes de Conakry ont eu leur représentant, cinq par maison de jeunes à cette formation, ça, c’est quelques résultats et statistiques.

En plus de tout cela, on a des résultats sur le long terme, sur la durée. Par exemple la mise en place de deux EPA (Etablissement à caractère administratif -NDLR). Même après le projet, ces EPA vont rester. C’est le cas de l’Autorité Nationale d’Assurance Qualité (ANAQ) dans l’enseignement (l’ANAQ) qui va de façon pérenne vérifier la qualité des programmes de formation en Guinée. C’est ce dispositif qui va améliorer la qualité  de la formation dispensée aux jeunes dans le système éducatif en Guinée, c’est ce qui va améliorer l’employabilité.

L’autre EPA est l’Observatoire National de la Jeunesse qui va aider à fournir les données pour préparer les politiques publiques en faveur des jeunes.

Y aura-t-il une deuxième phase ?

C’est un décision stratégique qui dépend du gouvernement et de son partenaire.

Que pensez-vous de l’arrivée du journal Les Annonces 224 dans l’espace médiatique guinéen ?

 Un tel espace de visibilité est toujours à saluer surtout pour les entreprises, les jeunes entrepreneurs et chercheurs d’emplois guinéens, Je vous félicite et vous encourage,

Les Annonces 224 : Merci M. Baldé.

C’est moi qui vous remercie.

 

Une interview réalisée par Boua Kouyaté & Mamadou Lamarana Diallo

 

Facebook Comments