Chaque samedi, Jeune Afrique invite une personnalité à décrypter les sujets d’actualité. Cette semaine, l’artiste et producteur ivoirien Désiré Frédéric Ehui, alias Meiway, s’exprime sur la politique en Côte d’Ivoire et sur les récents coups d’État en Afrique de l’Ouest.

Depuis plus de trente ans, Meiway enflamme les pistes de danse, en Côte d’Ivoire comme à l’étranger. La promotion de son dernier album, Légende, sorti en 2019, a été interrompue par la crise du Covid-19. Mais l’artiste, qui prépare actuellement un clip pour le titre Tu te prends pour qui ?, s’apprête à reprendre la route pour donner des concerts dans son pays et en Europe dans les prochains mois.

S’il est surtout connu du public pour sa musique, le chanteur n’hésite pas s’exprimer sur des sujets politiques. Ainsi, en août 2020, dans une vidéo diffusée sur sa chaîne YouTube, il avait interpellé Alassane Ouattara, lui reprochant de briguer un troisième mandat présidentiel. À quelques semaines du scrutin, cette initiative avait eu un fort retentissement.

Désormais, le climat est à l’apaisement et, le 14 juillet, Alassane Ouattara a reçu ses prédécesseurs, Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo. Meiway n’a toutefois rien perdu de son franc-parler. L’artiste, qui vit entre Paris et Abidjan, nous a accordé une interview.

Jeune Afrique : En tant qu’artiste estimez-vous qu’il soit important de s’engager sur les questions de société ?

Meiway : Tout dépend de ce que l’on entend par « engagement ». Un artiste est toujours engagé. Quel que soit le sujet que l’on aborde, on prend position pour un fait de société ou pour un thème particulier.

S’agissant de la politique, j’estime que nous avons le droit de nous prononcer car nous sommes à la fois le reflet et le relais du peuple. Toutes les chansons que nous écrivons s’inspirent du quotidien de nos voisins, de ces gens qu’on rencontre dans les bars, dans les maquis, sur les marchés. Ce sont eux qui nous inspirent. Pourvu que nos dirigeants nous écoutent !

Pourquoi, en 2020, avez-vous pris la parole pour critiquer la volonté d’Alassane Ouattara de briguer un troisième mandat, pour évoquer le sort des exilés et des prisonniers ?

Parce que je savais ce qui allait en découler. Lorsque j’ai fait cette mise au point, j’ai bien dit au président qu'[en briguant un troisième mandat] il prenait le risque qu’on lui manque de respect. C’est exactement ce qu’il se passe aujourd’hui. On le critique beaucoup.

En 2020, lors de l’élection présidentielle, le climat était tendu. Aujourd’hui, il est bien plus apaisé et l’opposition ne conteste pas la légitimité du chef de l’État…

Ceux qui se rallient aujourd’hui à lui ne le font pas par conviction. Ils le font parce qu’ils ont faim.

Lors du concours Miss Côte d’Ivoire, l’artiste Bebi Philip a interpellé les autorités au sujet du coût de la vie. Qu’avez-vous pensé de son intervention ?

Elle était légitime. Quand on a la possibilité de s’adresser à un large auditoire, comme c’était le cas lors de ce concours, on doit saisir cette occasion. Lorsque les salaires stagnent et que le coût de la vie augmente, c’est inacceptable, et il faut le dire.

Cet engagement se traduit-il aussi dans votre musique ?

Dans mes chansons, je parle [dans] mon patois, le nzema, plus communément appelé appolo. Quand on traduit les paroles, on comprend que je fais passer des messages, même lorsque je chante Miss Lolo et que je rends hommage à la poitrine de la femme.

Le 14 juillet, Alassane Ouattara a reçu les anciens présidents Henri Konan Bédié et Laurent Gbagbo. C’était une rencontre historique. Qu’attendez-vous de ce type de rendez-vous ?

J’en attends le meilleur, car le pire, nous l’avons déjà vécu. La Côte d’Ivoire a déjà trop souffert. Ces trois dirigeants sont tous en partie responsables des affres que le pays a vécu. J’espère qu’ils vont oublier leurs désaccords et passer le flambeau.

Je trouve quand même dommage qu’un député en vienne à proposer une telle loi car eux-mêmes auraient dû le comprendre tout seuls. Ils sont presque octogénaires, ils ont des enfants et des petits-enfants.. Il faut qu’ils leur laissent la place.

Je ne leur dis pas qu’ils doivent partir parce qu’ils ont mal travaillé. Non, ils ont bien travaillé. Et ils ont fait des enfants compétents, qui attendent d’exercer le pouvoir à leur tour.

Comment réconcilier les Ivoiriens ?

Il faut jouer franc-jeu. Il y a encore des Ivoiriens en exil ou emprisonnés injustement en raison de leurs choix politiques. Tous ceux-là doivent être libérés pour qu’il y ait une réconciliation véritable.

Pour certains, cela reviendrait à empêcher la justice de faire son travail…

Ce sont des propos truffés de stratégie politique. On sait qu’il y a énormément de personnes injustement emprisonnées. Si la justice jouait véritablement son rôle, elles devraient être libres. La réconciliation ne doit pas avoir d’entrave. Ce n’est pas parce qu’on n’est pas du même parti qu’on est ennemis.

Mali, Burkina Faso, Guinée… Plusieurs pays ouest-africains sont dirigés par des militaires arrivés au pouvoir à la suite d’un coup d’État. Assistons-nous à un recul de la démocratie dans la région ?

Les régimes défaillants, les présidents qui renouvellent sans cesse leur mandat, leur entêtement, sont la cause de ces putschs.

On ne souhaite évidemment pas que la Côte d’Ivoire connaisse le même sort. Pour que cela n’arrive plus, encore faut-il que nos gouvernants nous écoutent : le peuple souffre et pleure. Il faut entendre cela, sous peine d’être surpris à l’avenir.

 

Avec JA

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